e cuir intervient dans la fabrication de nombreux produits. La diversité des peaux et la façon dont elles sont traitées permettent d'obtenir un cuir aussi souple que du tissu ou aussi rigide qu'une semelle de chaussure. Les cuirs de bovins sont aussi légers et souples que durs et résistants. 

Avant d'être tannées, les peaux sont "séchées" par salage ou séchage rapide immédiatement après avoir été enlevées de l'animal abattu. Les méthodes de séchage les plus courantes utilisent du sel (chlorure de sodium) que ce soit par salage humide ou saumurage. Dans le salage humide, les peaux sont largement salées et empilées les unes sur les autres pour former un ballot.

Elles sont laissées ainsi pendant trente jours environ afin de permettre au sel de pénétrer à travers les peaux. Le saumurage est une méthode beaucoup plus rapide. Dans le bain de saumure agité, méthode la plus couramment utilisée, les peaux sont placées dans de grandes cuves appelées rivières contenant un désinfectant et de la saumure, maintenues fermées jusqu'à complète saturation du sel. Après environ seize heures dans la rivière, les peaux sont totalement imprégnées de sel.

 

Le parcours du "mégissant" ...


1. Trempage et reverdissage D'abord les peaux brutes salées sont trempées 48 heures dans un bain nettoyant; durant quatre jours pour les peaux séchées.

2. Rognage Ensuite vient le rognage où sont éliminées toutes les parties inutilisables comme la tête, la queue, les tétines.

3. Enchaucenage Il s agit d'appliquer sur la peau côté chair une préparation composée de sulfure de sodium et de chaux qui va dissoudre le bulbe pileux et permettre, au bout de 4 à 6 heures, de délainer.

4. Délainage Celui-ci se fait en passant les peaux dans une machine composée de deux rouleaux ''gratteurs". La laine recueillie sur un tapis roulant est lavée, séchée, conditionnée en gros ballots de 400 kilos puis expédiée aux filatures du nord de la France où elle sera utilisée pour le textile. Parenthèse bien douillette que cette dernière opération où l'irruption de cette matière laineuse si douce, si légère, si sèche, tranche avec l'univers rempli de vapeurs chaudes et de matières gluantes de la mégisserie. Il faut dire que la laine nous apparaît ici sous une forme familière alors que la peau elle, est encore très loin de l'aspect définitif que nous lui connaîtrons.

5. Mise en chaux Nos peaux épilées vont être trempées pendant trois jours dans un pelain à 22° de chaux pure afin de défibrer la peau et de la préparer à l'écharnage.

6. Echarnage Il se réalise sur une machine dont les rouleaux sont cette fois-ci coupants et enlèvent fragments de chair et amas de graisse encore adhérents.

7. Déchaulage 1/2 heure Et de nouveau, au bain ! Voici 350 peaux en foulons, Sorte de grands tonneaux de 2,5 m de diamètre et contenant 2 000 litres d'eau à 35° additionnée d'acide lactique. Le but: éliminer les restes de chaux . "On tombe les peaux dans les "barques " et on écoule " dit le mégissier.

8. Confitage 4 heures Et encore un autre bain, mais celui-ci à 38° pour le confit : opération importante qui a pour but de faire "tomber" la peau gonflée à cause de la chaux et de dissoudre les graisses. A ce stade les peaux sont dites en "tripe" auxquelles elles ressemblent comme des sœurs. Souples et mobiles, elles évoquent, telles les tripes, une sorte de tissu gluant.
L'action du confit et de ses enzymes chimiques est une sorte de "digestion" de la peau : ses fibres s'homogénéisent, se resserrent, la fleur se veloute. Le tannage sera ainsi optimum !
Le mégissier sort une peau du foulon. Il la presse, l'eau sort par de petits trous. "Voyez, elle respire par tous ses pores ", me dit-il quasiment attendri "ça, c'est pas du plastique, n'est ce pas?"

9. Rinçage Et encore un bain d'une demi-heure à 30° pour préparer l'opération suivante !

10. Picklage Ce procédé a été inventée aux USA et son nom (cornichons au vinaigre) indique bien qu'il s'agit ici de conserve. Cela se fait dans un bain d'acide sulfurique. L'eau est à 22° additionnée de sel. Et puis, après une nuit de repos, on "tombe" les peaux, on les compte par douzaines et on les établit sur des chevalets. Ma foi, elles sont méconnaissables ces peaux, établies si mollement sur leurs chevalets ! Leur masse arrondie évoque plutôt la croupe dodue d'un cheval d'arçon et leur blancheur laiteuse a le lissé et le brillant d'un caillé tout frais ! Ces peaux à la fraîcheur enfantine partent ainsi "à cheval" pour la tannerie de Millau.
Là, un autre homme de l'art m'accueille avec une disponibilité et une compétence non seulement professionnelle, mais pédagogique. Il en faut ! Car si les peaux, au cours de toutes ces opérations ont pris un "coup de jeune", la journaliste, auteur de ces lignes, elle, est exténuée et abasourdie par la complexité d'un tel parcours.
"Et vous n'en êtes qu'à la moitié," prévient honnêtement mon guide. Perplexe, je m'exclame - Mais il ne reste plus que le tannage et la teinture? Ce "ne reste plus" fait rire mon hôte. "Non, il reste toute une série d'opérations qui préparent et permettent un bon tannage, une bonne teinture... Déjà, vous voyez ces peaux pickelées qui viennent d 'arriver, nous les laissons quinze jours au repos. (Dame, me dis-je, elles l'ont bien mérité!) Ceci afin que les produits conservants les pénètrent "à cœur de peau. Elles mûrissent comme du bon vin".

 

Le tannage proprement dit ...

 

11. Dégraissage Et on recommence le travail par un petit bain dégraissant au white spirit... Et deux rinçages à la suite additionnés de sel pour empêcher les peaux de gonfler.

12. Tannage Oui, elle arrive enfin l'heure du tannage ! Aujourd'hui, Celui-ci se fait avec du sel de chrome, autrefois à l'alun et s'appelait alors cocassement "alunage". Cette opération est un "habillage" qui entoure chaque fibre et lui redonne vigueur et ressort.

13. Testage Un test de rétraction est opéré en plongeant la peau dans une eau à 100° Celle-ci alors ne doit pas bouger Puis de nouveau trois jours de repos pour "mûrir" .

14. Stain Et hop! De nouveau dans un foulon, nos peaux ! Cette fois ci pour être nourries d'huile de synthèse. Voici leurs fibres lubrifiées pour toujours! Ce procédé mis au point aux USA s'appelle "Stain".

15. Essorage et séchage Les peaux sont "mises au Vent" c'est-à-dire étirées pour éliminer les rides puis séchées dans de larges greniers appelés "chambres chaudes" .

16. Palissonnage Sur des roues tressautantes les peaux sont triturées tirées défoncées débordées, afin de retrouver leur souplesse.

17. Triage Quel choc contrasté que l'atelier de classement ! Il y règne du reste une atmosphère de classe, feutrée et silencieuse où des messieurs en blouse bleue examinent devant de larges fenêtres, chaque peau une à une. Je suis étonnée par le rituel de ces examinateurs tirant méthodiquement sur ces peaux (que mes yeux de profane voient toutes aussi belles les unes que les autres), et les déposant avec gravité sur l'un des huit chevalets disposés en cercle autour d'eux. Six facteurs au moins interviennent: la surface, l'épaisseur, la texture la souplesse, la finesse et les défauts physiques ou de fabrication.
Je questionne: - Alors ces petits défauts, où sont-ils ? Le ton sur lequel on me répond ne me laisse aucun doute et je comprends immédiatement que l'ambiance maîtrisée de cet atelier n'est qu'un leurre: ici aussi la passion pour la matière peau couve sous la froide apparence technicienne !
Avec une belle véhémence, on me prend à témoin: "Ah ! des défauts, vous allez en voir! Tenez, voilà de la gale et ici des rides, ce sont les bêtes à laine et des effets de moirage, on appelle ça du "faux bois " dans notre jargon. . . Et des cicatrices ? Tiens voici des coutellures, des épétillures, des coups de tondeuse, des kystes, des parasites ! Et puis il y a les buissonnées et les paillées: les unes se sont frottées à des épineux, les autres à la paille de la bergerie". on me met une peau sous le nez".
"Celle-là a en effet une belle cicatrice en forme de chiffre-marquage à la peinture chaude", diagnostiquent mes experts. Je suis sûr que si cette cicatrice se trouvait sur leur propre bras ils n'en seraient pas plus contrariés. Je réplique : "Mais l'immatriculation se fait maintenant sur l'oreille?". "Pas encore partout, faut croire... " soupire-t-on d'un air navré.
Travailler une matière vivante c'est donc accepter et utiliser l'imparfait, l'imprévisible, le toujours différent du vivant. Il faut deviner, sentir, évaluer juste et en finesse toutes ces différences. Bref, avoir toutes les qualités que nécessitent l'art et le métier, et qui en font un réel métier d'art.
Je songe avec inquiétude à l'agneau exemplaire du Larzac choisi sur pied, au départ de ce parcours. Vais-je au moins lui "sauver la peau" devant d'aussi sévères examinateurs? Je leur décris ses caractéristiques:
- C'est un agneau de race Lacaune.
- Très bien me répond-on...
- Elevé entièrement "sous la mère".
- Parfait, sa peau est souple et résistante. . .
- Abattu à deux mois et à 32 kilos.
- Ni trop gras ni trop maigre, c'est bon..
- Immatriculé "à la moderne'' dans l'oreille.
Pas de cicatrice! encore un bon point, estiment mes juges et de me sortir une peau d'un des huit tas. Le tas des élues ! En première catégorie ! Voici un joli Lacaune parfait pour la ganterie, conclut mon jury à l'unanimité. Ouf ! Maintenant il ne me reste plus qu'à persuader un gantier d'acheter cette peau.

 

Les derniers mètres du parcours ...

 

Alors ces peaux, successivement lavées, reverdies, délainées, écharnées, picklées, tannées, nourries, palissonnées, sélectionnées enfin, que leur manque-t-il donc à ces blanches peaux, si ce n'est la couleur?

18. Teinture Suivant donc leur qualité elles seront teintes plus ou moins foncées et selon trois méthodes:
Le brossé: la teinture est ici appliquée à la brosse. Cette méthode ne se pratique plus.
Le plongé, méthode dans laquelle les mégisseries millavoises ont atteint une renommée internationale, appelé ainsi parce que les peaux sont plongées dans le bain de teinture.
Enfin le voilé où un film de résine coloré est projeté sur la peau pour l'imperméabiliser . Mais le parcours n'est pas terminé car restent encore trois opérations:

19. Débrayage Les peaux passent sur une machine qui unifie leur épaisseur, côté chair. Cette opération se faisait autrefois par le gantier à l'aide d'un "couteau à doler" et s'appelait le dolage.

20. Cadrage Un système à infrarouge permet de stabiliser la souplesse de la peau. Cette opération ne s'applique pas bien sûr aux peaux destinées à la ganterie dont la particularité est au contraire d'utiliser la "mouvance" de la peau.

21. Lissage-satinage. Enfin (!) la peau est lissée sur des tambours de feutre et repassée sur un cylindre chauffant. La voici prête à la vente. Ses acheteurs ? Des gantiers, bien sûr, mais principalement des fabricants de vêtements.

(Extrait de "Un métier dans la peau, le gant à Millau", d'Elizabeth Baillon, Edité par la Maison de la peau et du gant de Millau.)
1, rue Saint-Antoine, 12100 Millau - Tel : 05.65.61.25.93

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© Great France 06/2000